CHAPITRE 1 : LE POIDS DES JOURS TRANQUILLES

Rien ne me prédestinait à fouler un jour ces terres brabançonnes, jusqu’à ce qu’un concours de circonstances du haut de ses 85 centimètres me pose la question fatidique : « Papa, pourquoi tu ne rentres pas avec nous ? ». C’est ainsi que ma vie de Français de la banlieue ouest de Paris bifurqua vers la périphérie bruxelloise. En soi le modèle était similaire, une vie en banlieue d’une grande ville, dans une banlieue aisée, à côté de forêt, à travailler dans une grande entreprise. La seule véritable différence était que je troquais mon appartement de 50 m² contre une maison de 120 m² avec jardin. 

Me voilà donc à Rhode-Saint-Genèse (oui il y a officiellement un “h” cosmétique en français mais permettez-moi d’enlever par la suite ce “h”, erreur orthographique volontaire pour renouer avec ses racines), commune flamande enserrée entre la région de Bruxelles et la région Wallonne, voisine de Waterloo. Une commune où les Bruxellois pouvaient venir en tramway se détendre au bord de l’étang des Sept-Fontaines.

Le matin, sur cet étang, commence toujours par une hésitation de la lumière. La brume ne se contente pas de flotter au-dessus de l’eau, prisonnière de la forêt ; la brume protège ce cocon. Elle nappe les villas et les sentiers des Sept-Fontaines d'un voile douillet, protecteur. Je ressens alors avec une acuité nouvelle ce que Charles Bertin nommait son “attachement viscéral à cette terre”. Je comprends qu’on puisse trouver cela beau, je comprends que l’on puisse s’y sentir chez soi, par ces bois préservés, tout y semble immuable. Une sorte de retour à notre écrin naturel. Il y a une sorte de noblesse fatiguée dans ces paysages brabançons, une beauté qui ne crie pas, mais qui murmure l'appartenance. 

Les jours se succèdent. Comme beaucoup de Rodiens, je prends machinalement le train pour travailler sur Bruxelles, ou la voiture pour rejoindre, via le ring, le nord de Bruxelles où se situait le siège de l'entreprise énergétique qui m'employait. Ce mot, machinalement, je le pèse maintenant avec une attention nouvelle. Il dit quelque chose de plus que la routine. Il dit la transformation de l'homme en rouage, la synchronisation de nos gestes avec les horaires des transports, l'ajustement de nos rythmes biologiques aux impératifs de la production. Machinalement, c'est-à-dire : comme une machine, sans y penser, le corps exécutant ce que l'esprit a depuis longtemps cessé de questionner.

Le trajet dure quarante minutes. Quarante minutes pendant lesquelles je ne suis ni à Rode ni à Bruxelles, ni chez moi ni au travail, mais dans cet entre-deux suspendu que sont les transports en commun. Un non-lieu, dirait l'anthropologue Marc Augé, ces espaces de transit où l'on ne fait que passer, où l'on n'habite pas vraiment, où l'identité se met en pause. Je regarde les mêmes paysages défiler : les entrepôts de logistique, les panneaux publicitaires, l’enseigne de l’ancienne brasserie Wielemans à Forest, vestige du passé industriel de la périphérie de Bruxelles. Et chaque matin, je sens le poids de l'éternel retour : le même trajet, les mêmes gestes, le même enfermement dans une boucle qui semble ne jamais pouvoir se rompre. Cette vie, telle que je la vis actuellement et l’ai vécue à maintes reprises, devrais-je et voudrais-je la vivre encore d'innombrables fois ? Cette immensité qui interroge sur le sens que l’on donne à sa vie est nouvelle pour moi. 

J’avais une vie toute tracée, j’aurais pu faire carrière dans une même entreprise en France mais cette petite bifurcation provoquée par un grain de sable haut comme trois pommes, m’a permis de changer de paradigme. Ce thème de l'énergie me passionne depuis que j'ai eu à faire un choix en première, cinquième secondaire pour les Belges qui sont nettement plus logiques dans leur dénomination. Un choix qui, rétrospectivement, ressemble moins à une vocation qu'à une tentative de comprendre les mécanismes invisibles qui font tenir le monde debout. Une curiosité sur le fonctionnement, les flux qui innervent le monde. Car l'énergie, au fond, c'est cela, c’est ce qui permet que quelque chose advienne, ce qui transforme le possible en réel, ce qui maintient en mouvement ce qui sans elle retomberait dans l'inertie. L'énergie, c'est ce qui nous fait exister contre l'entropie.

Cette classe de 1ère S, j'ai choisi de la redoubler pour continuer dans les sciences et notamment la physique. Ce n'est rien en soi, ce redoublement, une ligne dans un parcours scolaire, une année de plus, une statistique pour l'administration. Et pourtant pour moi c'était une première fracture dans une vie tracée, une vie où l'on se laisse guider par les flots de sa classe, de son milieu socio-économique, de son habitus : cette incorporation silencieuse des destins probables, cette intériorisation des limites du possible.

Enfant, je n'étais pas brillant mais j'avais visiblement des facilités qui m'ont permis de ne pas trop me poser de questions pendant mon parcours scolaire. Je dérivais. Je suivais le courant. J'avançais par habitude, par conformité, sans jamais vraiment choisir. Et puis cette année de redoublement est venue briser cette dérive. Elle m'a forcé à m'arrêter, à regarder autour de moi, à me demander ce que je faisais là et surtout pourquoi je le faisais.

J'ai eu de la chance, et c'est une chance que je mesure maintenant, que cette deuxième année m'ait permis de me poser la question de ce que je souhaitais faire dans la vie, ou du moins de me demander ce que je pourrais aimer faire car sait-on jamais un jour ce que l’on souhaite réellement faire dans cette vie et si on le sait, a-t-on les moyens d’y parvenir. C’est qu'à cet âge on est encore jeune, on ne sait pas vraiment qui on est, on ne sait pas encore que la question "Qu'est-ce que je veux faire ?" est peut-être une illusion, que la liberté de choisir est toujours entravée par mille déterminations invisibles, sociales, économiques, familiales, psychologiques. Mais au moins, pour la première fois, je me posais la question. Et se poser la question, même si la réponse reste incertaine, c'est déjà commencer à exister autrement.

Le monde de l'énergie s'est révélé une série de questionnements et je sentais mon cerveau vouloir se remettre à travailler, à s'intéresser. Je me passionnais pour la fusion nucléaire, cette promesse d'une énergie quasi illimitée qui reproduirait sur Terre ce qui se passe au cœur des étoiles, pour l'électromagnétisme, cette force invisible qui fait tourner les moteurs et transporter l'information et finalement pour les fluides dont le mouvement est décrit par l’équation de Navier-Stokes, équation dont, fait troublant, nous ne savons toujours pas si elle admet systématiquement des solutions mathématiquement bien définies. Cette équation, que nous utilisons quotidiennement pour concevoir des avions, pour prédire la météo, intègre en elle une incertitude tenace, cette incertitude qui devrait nous rendre tellement modestes face à la beauté insaisissable du mouvement de la nature.

Comme quoi, la science ce n'est pas forcément tout savoir, c'est poser des hypothèses et vérifier leur véracité, jusqu'à ce que quelque chose vienne les contredire ou les affiner. C'est accepter de vivre dans l'incertitude, dans le provisoire, dans l'approximation. C'est accepter que nos modèles du monde ne sont jamais le monde lui-même, mais seulement des cartes imparfaites d'un territoire infiniment plus complexe.

Cette année m'a aussi appris une valeur essentielle pour moi : l'effort. Et je pèse ce mot, aussi, parce qu'il dit quelque chose qui va à contre-courant de notre époque. Nous vivons dans un monde qui nous promet la facilité, l'immédiateté, le plaisir sans délai. Un monde où tout doit être fluide, instantané, sans friction. Un monde où l'effort est devenu suspect, où la difficulté est perçue comme un dysfonctionnement qu'il faudrait corriger. Mais l'effort est ce qui m'a redonné de la liberté, la possibilité de me reprendre en main, de me réapproprier mon autonomie. Je sais maintenant que ça prendra le temps qu'il faudra mais qu’avec constance, persévérance et volonté, j'y arriverai, même si c'est poussif et besogneux. Pierre après pierre, on construit, on consolide, on continue. Et même si tout s'écroule, et tout s'écroule toujours, un jour ou l'autre —, ne pas se décourager pour continuer. 

Il y a quelque chose de sisyphéen dans cette leçon, quelque chose qui fait écho à ce que Camus écrit dans Le Mythe de Sisyphe : "Il faut imaginer Sisyphe heureux." Heureux non pas malgré l'absurdité de sa tâche, mais dans l'accomplissement même de cette tâche. Heureux parce qu'il continue, parce qu'il refuse de se soumettre, parce qu'il fait de sa répétition une forme de révolte.

Enfin, cette année m'a donné une richesse absolue : du temps, du temps libre. Formule étrange, paradoxale, mais qui dit quelque chose d'important : le temps libre ne se donne pas, il se conquiert. Il faut d'abord ralentir, s'arrêter, désobéir au rythme imposé, pour que le temps cesse d'être une contrainte et devienne une ouverture.

J'ai eu de la chance d'être dans une institution qui offrait de nombreuses facilités, qui était imprégnée dans ses pierres de l'histoire de France. Le lycée Hoche, du nom de ce général de la Révolution qui fut l'un des symboles de la résistance républicaine face aux monarchies européennes. Un lycée qui porte dans son architecture même la mémoire d'une certaine idée de la Monarchie certes, mais aussi de la République : l'instruction publique comme émancipation, l'école comme lieu de formation des citoyens, la culture comme outil de libération. Utopie, peut-être. Illusion, sans doute. Mais illusion nécessaire, illusion qui nous permet encore de croire que l'éducation peut être autre chose qu'une machine à fabriquer de la main-d'œuvre adaptée aux besoins du marché. 

Sa devise "Semper Excellentia", maxime latine dont la beauté masquait la pesanteur, selon comment on la recevait. Pendant mon année redoublée, c'était surtout un rappel que je n'étais pas à la hauteur. "Semper ad Excellentiam", toujours vers l'excellence, m'aurait semblé plus juste. L'excellence non comme état permanent, obligation d'être parfait, mais comme horizon, comme mouvement, comme effort à maintenir.

Le lycée Hoche dispose d’une bibliothèque à l'intérieur de ses murs, et je crois que c'est ce qui m'a sauvé. Cette facilité d'avoir des livres à disposition. Pas seulement des manuels, pas seulement des textes imposés par le programme, mais une masse de livres qui débordait largement de ce qu'on était censé lire, de ce qu'on était censé savoir. Une bibliothèque comme promesse d'échappée, comme possibilité de sortir du tracé prévu, de dévier, de se perdre dans des lectures qui ne servaient à rien, à rien d'utile, du moins, à rien de mesurable, à rien qui pût se traduire en compétences monnayables sur le marché du travail. Et c'est peut-être cela, finalement, la vraie culture : ce qui ne sert à rien, sinon à nous rendre un peu plus humains, un peu moins prévisibles, un peu moins dociles.

Et moi qui n'aimais pas lire, j'ai découvert que je n'avais en fait pas encore trouvé mon auteur. J'en ai essayé beaucoup sans succès, comme on cherche à tâtons dans l'obscurité quelque chose dont on ignore encore la forme. Et puis, allez savoir pourquoi, j'ai lu un livre d'Hélène Carrère d'Encausse : L'Union soviétique de Lénine à Staline. Qui étais-je pour dire que je n'aimais pas le style littéraire ? Qui étais-je pour décréter d'avance ce qui m'intéresserait ou non ? J'ai lu ce livre comme on entre par effraction dans un monde inconnu. Et ce monde, la révolution d'octobre, la nomenklatura qui s'est accaparée le pouvoir, la trahison des promesses révolutionnaires, la transformation de l'émancipation en oppression, m'a fasciné. Il racontait, sous une forme historique et politique, quelque chose que je pressentais confusément : la difficulté de la liberté, la fragilité des utopies, la facilité avec laquelle les mouvements d'émancipation se renversent en systèmes de domination.

J'ai commencé à lire Tolstoï, Tchekhov, Pasternak. Puis comme une suite logique, Camus et Sartre. L'existentialisme m'a permis de me confronter à mon illusion de liberté, à vouloir tracer mon chemin, dans l'action, la praxis. Sartre écrivait : "L'existence précède l'essence", formule qui signifie que nous ne sommes pas définis par une nature donnée d'avance, mais que nous nous faisons par nos choix, par nos actes. Belle formule, enthousiasmante même. Mais Sartre ajoutait aussi : "Nous sommes condamnés à être libres." Condamnés. Pas "bénis", pas "chanceux", mais condamnés. Parce que cette liberté est vertigineuse, parce qu'elle nous oblige à assumer la responsabilité de ce que nous faisons de notre vie, parce qu'elle nous prive du confort de pouvoir nous en remettre à une essence préétablie, à un destin tracé d'avance, à une nature qui nous dicterait ce que nous devons être.

Et d'ailleurs, si j'écris aujourd'hui, ce n'est pas par loisir, c'est pour continuer à agir. C'est pour ne pas me contenter de penser, de critiquer, de constater. C'est pour que la réflexion devienne geste, pour que la conscience devienne engagement, pour que le sifflement de l'acouphène ne reste pas enfermé dans ma tête mais trouve un moyen de sortir, de prendre forme, de devenir peut-être, qui sait, un signal que d'autres pourront entendre.

Je regrette juste d'avoir été trop occupé, ou de m'être trouvé mille choses à faire, mille choses à créer, et de ne pas avoir retrouvé cette parenthèse enchantée de lecture pour aller plus loin. Parce que la vie s'est refermée sur moi, comme elle se referme sur tout le monde. Le travail, les responsabilités, la famille, le crédit immobilier, l'emploi du temps saturé. On croit qu'on aura le temps plus tard, qu'on pourra reprendre cette lecture interrompue, qu'on retrouvera un jour cette disponibilité d'esprit qui permet de se perdre dans un livre pendant des heures. Mais le temps ne revient pas. Ou plutôt : il revient, mais sous une forme différente, plus contrainte, plus comptée, plus fragmentée. Notre vie s'accélère, nous accomplissons plus de choses dans le même laps de temps, mais paradoxalement nous avons l'impression d'avoir de moins en moins de temps disponible. Nous courons de plus en plus vite pour rester sur place.

Peut-être que cette digression sur mon passé dit quelque chose d'essentiel à ce qui m'arrive à Rode. Parce que ce qui m'arrive ici, c'est précisément cela : un sursaut de conscience au milieu de la dérive, un moment où le temps cesse d'être ce flux qui m'emporte et redevient ce dans quoi je peux me tenir debout. Un moment où la question revient : Qu'est-ce que je fais ? Pourquoi est-ce que je le fais ? Pour qui, pour quoi ?

Je croyais venir poser mes valises quelque part où la vie serait plus simple, plus vraie, plus proche de ce que nous imaginons être "l'essentiel". Une maison avec jardin, une forêt à portée de main, un étang où mon fils pourrait jouer, une communauté où les gens se saluent encore dans la rue. L'image d'Épinal de la vie bonne, de la vie équilibrée, de ce que les magazines appellent "qualité de vie" et que les agents immobiliers vendent à prix d'or.

Mais dès les premiers mois, le vertige m'a pris. Pas un vertige de déracinement, au contraire, un vertige d'ancrage. Comme si, en posant enfin mes pieds quelque part, j'avais été forcé de regarder vraiment où je les posais. Et ce que j'ai vu, ce n'était pas une terre solide, mais un palimpseste de violences oubliées, de compromis silencieux, de nature domestiquée et de confort construit sur des fragilités invisibles.

Rode est une enclave. Une poche de prospérité cernée par les flux de la capitale. Nous sommes à la fois dedans et dehors, ni tout à fait Bruxelles ni tout à fait la campagne. Nous profitons de la proximité de la ville, ses emplois, ses services, ses infrastructures, tout en nous en protégeant derrière nos haies bien taillées et nos rues tranquilles. Nous voulons la modernité sans ses nuisances, le confort sans ses conséquences, la nature sans son imprévisibilité.

Ce que le philosophe Günther Anders aurait appelé un décalage prométhéen : cette situation où notre capacité à produire des conditions de vie dépasse largement notre capacité à en imaginer les conséquences. Nous avons créé des zones résidentielles qui ressemblent à des paradis sur terre, verdure, calme, sécurité, propreté, mais nous ne voyons pas, ou nous ne voulons pas voir, ce que ces paradis coûtent. Le prix écologique de nos pelouses arrosées en été. Le prix social de nos maisons hors de portée des classes moyennes. Le prix énergétique de nos trajets quotidiens en voiture. Le prix psychologique de notre isolement dans des bulles de confort où nous ne côtoyons plus que nos semblables.

Rode-Saint-Genèse porte dans son nom même la trace de cette violence fondatrice : Rode en vieux néerlandais signifie la terre défrichée, la clairière arrachée à la forêt par la hache et le feu. Rode est une blessure dans l'épaisseur de Soignes, un espace arraché au bois pour y installer des fermes, des routes, des villages. Ce n'est pas un hasard si la commune s'est développée là où la forêt s'arrête. Ce n'est pas un hasard si les maisons, y compris la mienne, se dressent sur ce qui fut autrefois une lisière conquise de haute lutte.

Toute fondation est violence, toute communauté humaine se constitue sur un acte sacrificiel, sur l'exclusion ou la destruction de ce qui la menaçait. Rode ne fait pas exception. Elle s'est constituée contre la forêt, en repoussant le sauvage, en domestiquant le chaos végétal. Et cette violence première, nous l'avons oubliée. Nous vivons dans le résultat de cette conquête comme si elle avait toujours été là, comme si Rode avait toujours été ce havre de paix, comme si la terre sous nos pieds n'avait pas été disputée, arrachée, transformée.

La forêt de Soignes avait été exploitée pendant des siècles pour son bois de chauffage, ses chênes destinés aux charpentes de navires, ses hêtres transformés en charbon. Les ducs de Brabant y chassaient le cerf, réservant cet espace aux plaisirs de la noblesse. Les moines y taillaient leurs clairières, cherchant dans la forêt un lieu de retraite spirituelle mais aussi une ressource économique. Les bûcherons y prélevaient leur tribut, génération après génération, jusqu'à ce que la forêt ne soit plus vraiment une forêt mais un réservoir de bois géré selon les besoins humains.

D'ailleurs, la forêt étant réservée aux nobles, nous retrouvons à Rode une série d'étangs creusés par les moines de l'abbaye de la Cambre pour y élever des poissons, preuve que même les espaces dits "naturels" étaient en réalité des espaces de production, des écosystèmes transformés pour répondre aux besoins alimentaires des communautés religieuses. Les Sept-Fontaines elles-mêmes, que j’évoquais au début, ne sont pas des sources sauvages jaillies spontanément de la terre, mais des aménagements hydrauliques créés pour alimenter en eau les abbayes et les fermes environnantes.

À la fin du XIXe siècle, quand Bruxelles s'est mise à grandir et que l'air de la ville devenait irrespirable, première pollution industrielle, premières alertes sanitaires —, on a voulu "sauver" Soignes. Mais la sauver à la manière dont on sauve un animal en le mettant dans un zoo. On a redessiné les chemins selon une géométrie rationnelle, replanté les arbres en alignements réguliers, aménagé des accès pour les citadins en mal de verdure. On a fait de Soignes un poumon vert pour la capitale, une réserve de nature domestiquée où les Bruxellois pouvaient venir "se ressourcer", formule révélatrice, qui fait de la nature une ressource parmi d'autres, un service écosystémique au service du bien-être urbain.

Les Sept-Fontaines sont devenues une destination de tramway, un lieu de loisir pour familles bourgeoises. On y venait le dimanche après-midi, endimanchés, pour respirer l'air pur et regarder les canards sur l'étang. La nature comme spectacle, la nature comme récréation, la nature comme parenthèse dans une vie par ailleurs entièrement urbaine et industrielle.

D'ailleurs, certains ingénieurs du XXème siècle voulaient faire passer le ring par Rode. Dans les années 1960-1970, lors de la planification du grand anneau autoroutier qui entoure Bruxelles, plusieurs tracés étaient à l'étude. L'un d'eux prévoyait de traverser Rode et la forêt de Soignes pour optimiser la circulation et relier plus directement les différents axes. C'était l'époque où l'on croyait encore que la voiture était la solution à tous les problèmes de mobilité, où l'on rasait des quartiers entiers pour faire passer des autoroutes urbaines, où la planification territoriale se faisait au cordeau sans trop se soucier des écosystèmes ou des communautés déplacées.

Mais déjà dans les années 1970, et c'est peut-être l'un des rares moments où Rode peut s'enorgueillir d'avoir résisté, certains habitants ont voulu conjurer l'histoire de la destruction en préservant la forêt. Des mobilisations locales, des comités de riverains, des pressions politiques ont réussi à faire dévier le tracé. Ainsi Bruxelles possède un ring qui n'est pas parfaitement circulaire, qui fait un détour pour contourner Soignes, qui garde la trace de ce refus.

Victoire de la société civile ? Triomphe de l'écologie contre le béton ? Pas si simple. Car ce qui a été préservé, au fond, ce n'était pas tant la forêt que le patrimoine résidentiel de Rode. Ce qui a motivé la résistance, c'était moins l'amour de la nature que la défense de la valeur immobilière, la crainte de voir le calme du quartier détruit par le bruit des voitures, l'inquiétude de voir arriver des flux de population moins aisés qui auraient pu emprunter cette nouvelle infrastructure. En effet, comme toujours, les mobilisations environnementales portent en elles une ambiguïté : protège-t-on la nature pour elle-même, ou protège-t-on un certain mode de vie privilégié dont la nature est le décor ?

Question impossible à trancher. Question qui sans doute n'appelle pas de réponse définitive. Mais question qui nous oblige à regarder en face la complexité de nos motivations, l'enchevêtrement de nos intérêts et de nos valeurs, l'impossibilité de séparer nettement l'égoïsme de l'altruisme, le légitime du cynique, la défense d'un bien commun de la préservation d'un privilège.

Et moi, en m'installant ici, je suis devenu héritier de cette histoire. Héritier de la violence fondatrice qui a arraché Rode à la forêt. Héritier de l'exploitation séculaire de Soignes. Héritier de la préservation partielle qui a sauvé les arbres mais au prix d'une gentrification résidentielle. Héritier du ring qui contourne la forêt mais enferme la commune dans une bulle protégée. Héritier, aussi, de l'acouphène. De ce sifflement qui dit : Quelque chose ne va pas du tout. Ce système ne va pas. Et pourtant je m’en accommode. 

C'est à ce moment précis que le sifflement a commencé. Pas immédiatement, bien sûr. Il n'y a pas eu de date précise, pas de moment où je pourrais dire : "Voilà, c'est là que tout a basculé." Mais progressivement, insidieusement, comme une fréquence qui monte et qu'on ne remarque d'abord pas parce qu'elle se fond dans le bruit de fond, mais qui finalement devient impossible à ignorer. Pas d’événements spectaculaires, pas de révélations fracassantes, juste des sentiments de malaise, de trouble sans pouvoir le nommer. Et l'acouphène, lui, continuait. Il s'était installé comme un locataire permanent dans ma conscience. Certains jours il était discret, presque oubliable. D'autres jours il devenait envahissant, au point que j'avais du mal à me concentrer sur autre chose. Et je remarquais qu'il s'intensifiait précisément dans ces moments où quelque chose craquait, quand le vernis du quotidien se fendillait et laissait apparaître une faille, une dissonance, une contradiction que je ne savais pas encore formuler. "L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde." Camus décrivait ce moment étrange où le monde perd soudain son évidence, où les gestes quotidiens paraissent soudain dénués de sens, où la question "Pourquoi ?" surgit sans qu'on puisse y répondre. Il parlait de ce sentiment d'étrangeté face au monde, de cette prise de conscience que rien n'est nécessaire, que rien n'a de raison d'être, que nous continuons à vivre par habitude plus que par conviction.

Et je me suis dit : "Quelqu'un a déjà ressenti cela. Quelqu'un, bien avant moi, a entendu ce silence." il me faisait comprendre que cette sensation d'étrangeté, cette perception que quelque chose clochait dans le déroulement normal du monde, n'était pas un dysfonctionnement de ma psyché mais une forme de lucidité. Pas une folie mais une justesse. Pas une maladie mais un éveil.

A la seule différence que Camus écrivait cela en 1942, en pleine guerre mondiale, dans une époque où l'absurdité de la condition humaine était rendue visible par la violence historique. Mais ce qu'il décrivait, cette confrontation entre notre besoin de sens et le silence du monde, me semblait étrangement actuel. Comme si l'absurde n'était pas une caractéristique d'une époque particulière mais une dimension permanente de l'existence humaine, qui se manifestait différemment selon les contextes mais qui restait fondamentalement la même : nous posons des questions, et le monde ne répond pas.

Ou plutôt : le monde répond, mais pas avec des mots. Il répond avec du silence. The sound of silence. Avec de l'indifférence. Avec ce bourdonnement, ces bruits mécaniques, ces musiques omniprésentes, ce bruit de la ville, ces distractions  qui remplissent nos vies modernes et qui recouvrent tout, les questions essentielles, les angoisses fondamentales, les intuitions qui voudraient nous dire que quelque chose ne va pas.

L'absurde, d'après Camus, c'est ce moment où l'on prend conscience du divorce entre notre besoin de cohérence et l'incohérence effective du monde. C'est ce moment où les automatismes se détraquent, où les évidences perdent leur solidité, où les certitudes se fissurent. Ce n'est pas un moment agréable. Ce n'est pas un moment de libération joyeuse. C'est un moment de vertige, de déséquilibre, d'angoisse même. Parce qu'on se retrouve soudain sans appui, sans garantie, sans la certitude confortable que ce que nous faisons a du sens.

Mais Camus ajoutait que l'absurde n'est pas une raison de désespérer. Ce n'est pas parce que le monde ne répond pas qu'il faut cesser de poser des questions. Ce n'est pas parce que rien n'a de sens préétabli qu'il faut renoncer à construire du sens. Au contraire : c'est précisément parce que rien n'a de sens préétabli que nous avons la responsabilité de décider nous-mêmes de ce qui vaut la peine d'être vécu, de ce qui mérite d'être poursuivi, de ce pour quoi nous acceptons de nous lever chaque matin et de recommencer.

Je ne suis pas sûr d'avoir vraiment compris ce que Camus voulait dire. Je ne suis pas sûr d'être capable d'appliquer cette philosophie à ma propre vie. Mais au moins, à ce moment là, j'avais le sentiment que cet acouphène ne s'arrêterait pas tant que je n'aurais pas trouvé, non pas une réponse, mais une cohérence dans ma manière de vivre pour combler cette béance, cet écart entre ma perception du monde et mon alignement avec lui.

Je remarquais aussi que nous vivions tous dans une forme d'attente permanente. Attente du week-end, attente des vacances, attente de la retraite. Comme si la vie réelle était toujours reportée à plus tard, comme si le présent n'était qu'une transition vers un futur qui serait enfin conforme à nos aspirations. Mais ce futur ne venait jamais vraiment. Le week-end arrivait, mais il fallait faire les courses, tondre la pelouse, gérer les contraintes domestiques. Les vacances arrivaient, mais elles passaient trop vite et laissaient un goût d'inachevé. La retraite viendrait un jour, mais qui pouvait dire si nous aurions encore l'énergie, la santé, le désir de faire ce que nous remettons à plus tard aujourd'hui ?

Et l'acouphène continuait. Il ne disparaissait pas. Il ne s'atténuait pas. Au contraire, il semblait s'installer, prendre racine, devenir une dimension permanente de mon expérience. Certains matins, je me réveillais en espérant qu'il serait parti, mais non. Il était là, fidèle au poste, comme un compagnon indésirable mais obstiné qui refuse de partir.

Je n'en parlais à personne. Qu'aurais-je dit ? Comment transmettre cette sensation diffuse que quelque chose ne va pas, sans passer pour quelqu'un qui se plaint, qui voit des problèmes là où il n'y en a pas, qui devrait être heureux, parce que j’ai tout pour devoir être heureux mais qui trouve quand même le moyen d'être insatisfait ?

Alors je continuais. Je me levais le matin, je prenais le train, je travaillais sur la prolongation des tranches nucléaires à Tihange, je rentrais le soir, je jouais avec mon fils, je regardais des séries avec ma femme. 

L'acouphène continuait de siffler. Il était dans l'écart entre ce que je faisais et ce que je pourrais faire. Il était dans la tension entre le confort de ma vie et la fragilité du monde. Et il continuera de siffler jusqu'à ce que j’accepte enfin de l'écouter vraiment.

Le samedi en été à Rode, c’est tonte de pelouse, j'entends mes voisins fier de faire vrombir leur plus grosse tondeuse.Par-dessus les haies de nos jardins clôturés, d'autres tondeuses, d'autres ronronnements, d’autres outils motorisés, d'autres voisins accomplissant le même geste au même moment.

Une symphonie domestique. Un rituel collectif auquel nous participions tous sans nous être concertés, sans avoir signé de contrat, sans même y avoir réfléchi. Et ce qui me frappait, en rangeant la tondeuse dans l’abri de jardin, en regardant les haies bien taillées qui séparent nos propriétés, pas trop hautes, pas trop basses, réglementaires et polies, c'était que nous jouions tous le même rôle dans une pièce dont personne n'avait écrit le texte. Nous savions nos répliques sans les avoir apprises. Nous connaissions nos positions sur scène sans avoir jamais assisté aux répétitions.

Pourquoi aimons-nous tant posséder des tondeuses, des voitures, des cafetières, des télévisions, tous ces objets ? Comme dirait David Castello-Lopes, certains biens sont positionnels, et je peux vous assurer qu’il y a du positionnel, c'est-à-dire qui montre que l’on “possède des thunes” aussi dans les tondeuses. Mais la majorité d’eux sont là pour nous offrir un cocon matériel, pour faire des tâches à notre place, lave-linge, lave- vaisselle, etc, bref des esclaves pour nous. Et pourtant, nous, humains, sommes lents, faillibles, périssables. Les objets qui nous entourent sont parfaits pour leur tâche. Et j’ai pensé : Les objets n'ont plus besoin de moi. C'est moi qui ai besoin d'eux. Et cette inversion me paraissait vertigineuse.

J'ai essayé d'imaginer ma vie sans ces objets. J’ai même imaginé de me passer le plus possible d’objets. Et puis les questions ont jailli : comment vivrais-je si le réfrigérateur tombait en panne ? Comment me déplacerais-je sans voiture, train, vélo ? Comment laverais-je mes habits sans machine ?

Les réponses ne sont pas venues. Je ne sais pas conserver des aliments sans réfrigération. Oh, je connais le principe, le sel, le fumage, la lactofermentation. Mais concrètement, je ne saurais pas. J'achèterais un nouveau réfrigérateur. Ou j'appellerais un réparateur. Toutes ces solutions qui dépendent d'autres objets, d'autres systèmes que je ne maîtrise pas non plus.

Mon fils est entré dans la cuisine. Il a ouvert le placard, pris un bol, ouvert le réfrigérateur, versé du lait, mangé ses céréales. Tous ces gestes avec une aisance naturelle. Et je me suis demandé : Qu'est-ce que je lui transmets ? En termes de savoir-faire réel. Qu'est-ce que je sais faire qui lui serait utile si les systèmes venaient à défaillir ?

La réponse, embarrassante : presque rien. Je sais utiliser un ordinateur, conduire une voiture, monter un meuble Ikea. Mais les gestes vraiment fondamentaux, cultiver un jardin, conserver des aliments, réparer des objets cassés, faire un feu, je ne les maîtrise pas. Ou seulement de manière très approximative, théorique, livresque.

Je pensais à mes grands-parents. Mon grand-père savait réparer à peu près n'importe quoi. Ma grand-mère savait faire son pain, ses conserves, reconnaître les champignons comestibles. Pas parce qu'ils étaient plus intelligents, c'est qu'ils avaient grandi dans un monde où ces compétences étaient nécessaires.

En deux générations, nous avions tout perdu. Non par négligence, mais parce que ces compétences étaient devenues inutiles. On n'a plus besoin de savoir faire son pain quand la boulangerie est à cinq minutes. Plus besoin de réparer ses chaussures quand une paire neuve coûte moins cher que le prix d'une réparation. Plus besoin de conserver des aliments quand le réfrigérateur le fait pour nous, silencieusement, efficacement, sans effort.

Les objets modernes sont des boîtes noires, un assemblage complexe d'électronique et de logiciels propriétaires, opaque dès qu'il s'agit de comprendre comment ils fonctionnent. La voiture nécessite un logiciel de diagnostic que seul le concessionnaire possède. Le téléphone dont je ne peux pas remplacer la batterie parce qu'elle est collée. À quel moment les outils nous ont-ils rendus dépendants ? À quel moment sommes-nous devenus les auxiliaires de nos propres machines ? On achète. On assemble des kits. Mais fabriquer, partir de matériaux bruts et créer quelque chose de fonctionnel, ça ne m’est jamais arrivé.

Mon fils, comme moi, vit dans un monde où les objets apparaissent dans les magasins. Où la nourriture existe, prête à consommer. Où les services fonctionnent, invisiblement. Un monde de surface, où la profondeur est cachée, où les processus sont invisibles, où la complexité est masquée par la simplicité d'usage. Un monde conçu pour que nous n'ayons pas besoin de comprendre.

Bref, ce poids du samedi n'est pas oppressant. C'est le poids du confort, de la conformité tranquille, de cette normalité qui nous enveloppe comme une couverture chaude et qui nous fait oublier qu'il pourrait y avoir d'autres façons de vivre, d'autres rythmes possibles, d'autres samedis imaginables.

Je sentais que toutes ces réflexions, ces miroirs du monde vers moi-même, modifiaient mon comportement vis-à -vis des autres. De plus en plus, il m’arrivait d’avoir des absences, enfin j’étais bien présent mais j'avais cette sensation d'être à la fois là et pas là, de participer tout en observant de l'extérieur. Parce qu'il y avait une limite invisible, une frontière tacite qui délimitait les sujets acceptables et les sujets à éviter. À aucun moment je n'osais parler de mes angoisses profondes, de mes doutes sur le sens de ce que nous faisions. D’une part, briser cette tranquillité aurait été une violence, et d’autre part personne ne méritait que je leur inflige mes angoisses.

Cette tranquillité avait un coût. Cette douceur était payée par quelque chose ou quelqu'un ailleurs. Cet ordre apparent reposait sur un désordre invisible. Parce que Rode n'existe pas dans le vide. Rode est une enclave. Une poche de prospérité maintenue par des mécanismes discrets : les prix immobiliers qui trient, les règlements d'urbanisme qui filtrent, le ring qui contourne et maintient à distance les flux indésirables. Rode est une membrane semi-perméable qui laisse passer ce qui est désirable, familles aisées, commerces haut de gamme, services de qualité et qui bloque ce qui ne l'est pas.

Et moi, en m'installant ici, j'étais devenu complice de ce filtrage. Non pas activement, mais simplement par le fait d'être là, de profiter de cette tranquillité sans trop me demander d'où elle venait. J'avais acheté ma place dans ce décor. J'avais accepté, implicitement, les termes d'un contrat dont je commençais seulement à entrevoir les clauses cachées.

Ce qui me troublait n'était pas la découverte de cette mécanique. Ce qui me troublait, c'était le poids de cette tranquillité. Cette façon dont la douceur de vivre à Rode rendait toute remise en question presque impossible. Cette façon dont le confort anesthésiait la conscience, dont la routine endormait la vigilance, dont la normalité étouffait toute velléité de révolte.

Parce que se révolter, ici, aurait semblé absurde. Se révolter contre quoi ? Contre des pelouses bien tondues ? Contre des voisins sympathiques ? Contre une commune qui offre de bonnes écoles et des espaces verts ? Il n'y avait rien de visible contre quoi se révolter. Rien d'évidemment oppressif, d'évidemment injuste.

Et pourtant, l'acouphène continuait. Non pas comme une alarme stridente mais comme un bourdonnement obstiné qui refusait de se laisser oublier. Comme s'il voulait me rappeler que sous le vernis de cette tranquillité, quelque chose craquait. Que sous l'apparence de cet ordre, quelque chose se fissurait. Que sous le poids de ces jours qui se ressemblaient tous, quelque chose cherchait à percer.

Le samedi suivant, j'ai de nouveau tondu la pelouse. Comme tout le monde. Au même moment. Et l'acouphène était toujours là, fidèle compagnon de cette vie trop tranquille, trop lisse, trop ordonnée pour être tout à fait vivante.

Et puis, sans raison apparente, la fatigue est venue. Pas une fatigue physique, je n'avais rien fait de particulièrement éprouvant. Les journées s'écoulaient selon leur rythme habituel : train le matin, bureau, réunions, écrans, train le soir, dîner, enfant à coucher, série télévisée pour s'endormir devant l'écran. Rien qui justifie un épuisement tel que celui que je ressentais. Pas une fatigue due au manque de sommeil non plus, je dormais mes sept heures par nuit. Je me couchais à des heures raisonnables, je me réveillais au son de l'alarme, je me levais, je commençais ma journée.

Comme si le sommeil réparateur n'avait servi à rien, comme si mon corps s'était épuisé pendant la nuit à accomplir un travail invisible, un labeur nocturne dont je ne savais rien mais qui me laissait vidé avant même d'avoir commencé la journée. Une fatigue d'un autre ordre, qui venait de plus profond, qui semblait être celle du monde lui-même s'infiltrant dans mon corps, s'installant dans mes os.

Le matin, je n’avais plus cet entrain pour me lever, je n’étais plus aussi dynamique. Écouter un collègue me parler de notre mission exigeait une énergie que je n'avais plus, un intérêt que je n’avais plus. Et le soir, rentrer à la maison me demandait un courage dont je ne me serais jamais cru capable, courage non pas face à un danger, mais face à la perspective de devoir encore sourire, encore écouter, encore faire semblant d'être présent alors que j'avais l'impression d'être absent depuis longtemps déjà.

Ce n'était pas du burn-out. Pas au sens clinique du terme, pas au sens où l'entreprise l'entendait quand elle organisait ses séminaires sur la prévention des risques psychosociaux. Je n'étais pas en surcharge de travail. Mon manager n'était pas toxique. Mes collègues étaient compétents. Les projets sur lesquels je travaillais avaient du sens, enfin, autant de sens que peut en avoir le travail dans une grande entreprise énergétique qui essaie de verdir son image tout en continuant à dépendre massivement des énergies fossiles. Non, ce n'était pas le travail en tant que tel qui m'épuisait. Même si chaque power point, chaque plan stratégique où nous préconisions d’accélérer, chaque conseil en performance, agilité, efficacité, transformation digitale, je sentais ces mots vidés de leur sens monter comme une nausée.

Cet épuisement m’envahissait également quand, chez moi, je regardais les informations, ce que je faisais de moins en moins souvent, parce que ça m’était devenu insupportable. Non à cause de la violence des images, des catastrophes rapportées, des drames racontés, mais bien à cause de l'écart entre ce qui était dit et ce qui n'était pas dit. Les journalistes parlaient de croissance économique comme si c'était un objectif en soi. Les experts débattaient de réformes structurelles comme si le système était réformable. Les politiques promettaient des lendemains meilleurs comme si le problème était juste une question de meilleures politiques publiques, de meilleure gestion, de meilleurs choix électoraux.

Et moi, j’étais las de devoir faire comme si de rien n'était, de continuer à participer à un système dont je commençais à percevoir l'absurdité profonde tout en étant incapable d'en sortir, incapable même d'imaginer comment on pourrait en sortir sans perdre tout ce qui fait qu'une vie est vivable, le toit au-dessus de la tête, le salaire à la fin du mois, la sécurité pour l'enfant, la possibilité de projeter un avenir même si cet avenir ressemble de plus en plus à une fiction.

Je me suis laissé envahir par cet acouphène, cette dissonance acceptée et normalisée par mon cerveau alors que la situation n’est pas normale. Je me suis barricadé contre ma perception du monde. Les choses ne vibraient plus, comme si un filtre s'était installé entre le monde et moi, une membrane transparente infranchissable qui faisait que rien ne m'atteigne vraiment. J'écoutais de la musique, mais je n'entendais que des notes qui s'enchaînaient selon des patterns prévisibles. J'écoutais sans écouter. J'entendais sans être touché.

J’ai perdu le goût de lire des romans. Je les commençais mais ne les terminais pas.J’espérais qu'ils me feraient évader, essais qui promettaient de m'éclairer, poésie qui devrait me bouleverser. Mais les mots glissaient sur moi, sur une surface imperméable. Je les voyais, mais ils ne me touchaient pas.

Et l'acouphène, pendant tout ce temps, continuait. Et je me demandais : est-ce que je suis le seul à le  ressentir ? Est-ce que c'est mon acouphène personnel, ou est-ce que c'est l'acouphène collectif de notre civilisation qui tourne à vide, qui s'épuise à maintenir un système qui ne tient debout que par l'habitude, par l'inertie, par notre incapacité collective à imaginer qu'il pourrait y avoir autre chose ?

Un soir, en rentrant du travail, dans le train je me mets un podcast de France Culture, interview d'un philosophe français que je ne connaissais pas. Il parlait de technique. Il disait quelque chose qui m'a frappé, quelque chose de simple mais que je n'avais jamais vraiment formulé ainsi : la technique est un pharmakon. Mot grec qui veut dire à la fois poison et remède. La technique est ce qui nous sauve et ce qui nous tue. La technique est ce qui nous libère et ce qui nous asservit. La technique n'est ni bonne ni mauvaise en soi, elle est les deux à la fois, indissociablement, selon l'usage qu'on en fait et le rapport qu'on entretient avec elle.

Ce jour là, j’ai ressenti que la philosophie me ré-aiguillait à nouveau, me redonnait le souffle qui m’avait manqué tout ce temps. Ce philosophe, c’était Bernard Stiegler, père de Barbara qui perpétue sa rigueur intellectuelle.

Bernard Stiegler. J'ai noté le nom. Le soir même, après avoir couché mon fils, je cherchais sa biographie sur internet. Bernard Stiegler est né en 1952, à Sarrebourg, en Moselle. Enfance ordinaire, ou presque. Mais adolescence chaotique. Études abandonnées. Petits boulots. Et puis, au début des années 1970, la dérive. Stiegler devient braqueur de banques. Pas par idéologie, pas pour une cause révolutionnaire, juste par dérive existentielle, par absence de perspectives, par cette rage sourde de ceux qui ne trouvent pas leur place dans l'ordre social et qui décident de le défier par la violence. Entre 1976 et 1978, il commet plusieurs hold-up. Il est armé. Il est perdu.

Arrêté en 1978, condamné à cinq ans. C'est en prison qu'il découvre la philosophie. Pas comme on la découvre confortablement assis dans un amphithéâtre, mais comme une bouée de sauvetage quand on se noie. Il lit Rousseau, puis Kant, la critique de la raison pure, ce texte réputé impossible. Stiegler le lit, le relit, l'annote dans sa cellule. Il correspond avec un professeur Gérard Granel, qui accepte de le guider. Un braqueur devient philosophe. Non pas malgré sa vie fracassée, mais peut-être grâce à elle, parce qu'il avait touché le fond et devait reconquérir son humanité par le travail de la pensée.

Sorti en 1983 avec le baccalauréat passé en prison. Sa fille avait 12 ans, il s'inscrit à l'université. Thèse sous Derrida : La Technique et le Temps, trois volumes monumentaux. Il devient maître de conférences, directeur de l'Institut de recherche et d'innovation au Centre Pompidou. Et jamais il ne cachera son passé, au contraire, il en fait la preuve que la philosophie n'est pas un luxe réservé aux élites mais une nécessité vitale.

Il refuse l'opposition facile entre nature et technique. Pour Stiegler, l'humain est technique depuis toujours. Depuis le premier silex taillé, le premier feu maîtrisé. L'homme est un être défaillant, c'est le mythe de Prométhée ou plutôt La Faute d'Épiméthée : l'homme est nu, faible, sans défense. Et c'est Prométhée qui compense cette faiblesse en volant le feu aux dieux.

Le feu, c'est la technique. L'homme ne peut vivre qu'en fabriquant son monde, en inventant ses outils. La technique n'est pas extérieure à l'humanité, elle en est la condition.

Mais cette technique qui nous constitue est aussi ce qui nous menace. Non parce qu'elle serait mauvaise en soi, mais parce qu'elle est un pharmakon : un médicament qui guérit à dose appropriée mais qui tue si on en abuse. L'écriture, par exemple. Platon la disait poison pour la mémoire, pourquoi apprendre par cœur si tout est écrit ? Mais elle est aussi un remède extraordinaire qui permet de transmettre le savoir à travers le temps. Poison et remède. Indissociablement.

Bernard Stiegler diagnostique un processus qu'il nomme prolétarisation. Pas au sens marxiste : l'ouvrier dépossédé de ses moyens de production. Mais au sens plus large : l’homme dépossédé de son savoir, son savoir-faire, son savoir-être, son savoir-vivre. Nous avons délégué nos compétences aux machines. Cette délégation, d'abord libératrice, est devenue dépossession. Nous ne savons plus réparer, fabriquer, nous orienter sans GPS, calculer sans calculatrice, mémoriser sans bases de données.

Cette perte nous rend dépendants de systèmes que nous ne maîtrisons pas, ne comprenons plus. Elle nous déqualifie. Elle fait de nous des consommateurs passifs, des utilisateurs plutôt que des concepteurs. Et cette prolétarisation concerne tout le monde, y compris les cadres, les ingénieurs qui croient maîtriser les systèmes mais n'en contrôlent qu'une infime partie.

Pire encore : l'automatisation cognitive. Les algorithmes décident à notre place. Les recommandations nous disent quoi acheter, regarder, lire. Progressivement, nous perdons la capacité de faire attention, de penser par nous-mêmes. Et cette perte d'attention est dramatique, car l'attention c'est ce qui fait l'humanité de l'humain, la capacité de se rendre présent au monde, de prendre soin de ce qui compte.

Bernard Stiegler appelle cela la disruption. Non au sens positif de l'innovation, mais au sens de destruction des structures qui permettaient l'attention, la transmission, le soin. Une logique d'innovation permanente qui ne laisse rien se stabiliser, qui accélère tout au point que personne ne peut plus suivre, plus maîtriser, plus prendre soin.

Mais il ne dit jamais qu'il faut rejeter la technique. Il dit qu'il faut la soigner. Développer une thérapeutique qui transformerait le poison en remède, qui réorienterait les technologies vers des usages qui nourrissent notre capacité d'attention plutôt que de la détruire.

Et ce soin ne peut être que collectif. Il faut des institutions qui prennent soin, des politiques publiques qui favorisent les savoirs, des entreprises qui produisent des objets réparables, une économie qui valorise le soin et la transmission. Bernard Stiegler souhaitait concrétiser ces réflexions autour d’expérimentations territoriales où construire d'autres rapports à la technique, le « territoire apprenant contributif ». 

Finalement, Bernard Stiegler se suicidera le 5 août 2020 à 68 ans. Épuisé par des années de lutte, peut-être par le sentiment que rien ne changeait, que la disruption continuait de tout dévaster.

Mais cette nuit-là de 2018, en lisant Stiegler, j'ai senti quelque chose se dénouer. Non une réponse définitive, il n'en donne jamais. Mais une direction. Le problème n'est pas la technique en tant que telle, mais le fait que nous avons perdu son contrôle. Nous l'avons laissée se développer selon sa propre logique, efficacité, optimisation, rentabilité, sans nous demander si cette logique servait vraiment notre capacité à vivre des vies qui aient du sens.

Le problème est systémique. Il faut du collectif, du commun, du politique. Mais il faut aussi des lieux. Des lieux où expérimenter, essayer, construire concrètement un autre rapport à la technique, au savoir, au monde. Des lieux où le pharmakon pourrait être soigné, où le poison pourrait redevenir remède.

Et Rode, peut-être, pouvait être un de ces lieux.

Cette nuit-là, l'acouphène a changé de tonalité. Ce n'était plus un sifflement d'alarme. Ce n'était plus un bourdonnement de fatigue. C'était devenu quelque chose de différent. Quelque chose qui ressemblait presque à une question. Une question qui n'était pas formulée en mots mais qui était là, présente, insistante : comme si j’étais sur une piste que je devais creuser. Et si nous nous réappropriions la technique ? Et si nous apprenions à l'utiliser autrement, à redevenir les auteurs de nos outils au lieu d'en être les utilisateurs passifs ?

Question vertigineuse, sans réponse simple. Mais qui ouvrait une brèche. Entre technophilie naïve et technophobie réactive, entre capitalisme et communisme, entre propriété individuelle et propriété étatique, il y avait peut-être un chemin. Un chemin difficile et incertain mais un chemin à construire.

Je ne savais pas encore quel était ce chemin. Je ne savais même pas s'il existait vraiment, ce chemin, ou si c'était juste une illusion, un espoir fragile pour ne pas sombrer dans le désespoir. Mais l'acouphène, maintenant, semblait me dire : Cherche. Continue de chercher. La question est posée. Maintenant, il faut essayer d'y répondre.

Et c'est là que quelque chose a basculé. Pas spectaculairement. Pas comme une révélation soudaine qui changerait tout d'un coup. Mais discrètement, presque imperceptiblement. Quelque chose qui faisait que je ne pouvais plus continuer comme avant. Quelque chose qui faisait que le poids des jours tranquilles était devenu trop lourd pour continuer à le porter sans rien faire. Quelque chose qui faisait que l'acouphène, au lieu d'être juste un bruit parasite, commençait à ressembler à un signal. Un signal qui disait : Maintenant, il faut arrêter d’accepter, il faut agir.