J’ai un enfant et pourtant nous l’avons sacrifié. Enfin je dis “nous”, mais je ne m’inclus pas forcément dedans. Quoique, ce serait peut-être me mentir à moi-même, je suis là, rouage à l’intérieur d’un système, à ne pas me révolter. Pourtant à l’intérieur, je bous… Cette fichue dissonance cognitive, je vis avec un acouphène mental présent, dérangeant mais complètement intégré : ce décalage monstrueux entre l'amour absolu que je lui porte et ma passivité face à ce qui l'empoisonne.
« Il n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »
Ces mots d’Albert Camus ont fini par muter au fil des années. Maintenant le suicide n’est plus un acte individuel, un choix de l’esprit face à l'absurde de sa propre existence. Il est devenu un geste collectif et délégué : c’est le sacrifice que nous faisons, chaque jour, de l’avenir de nos enfants.
Pour le bien de mon fils, faut-il que je sois avec lui, que je l’éduque ou faut-il que je me révolte et que je sois en marge de cette société qui nous annihile ? Et lui, pour être heureux dans la vie, faut-il qu’il soit lucide et critique afin d’être vraiment libre, quitte à être exclu ou bien doit-il être intégré à cette société malade qui empoisonne nos existences ?
Honnêtement, je ne sais pas quoi répondre, honnêtement je me sens passif, porté par des flots incontrôlables et incontrôlés. Dans ce tumulte, je veux reprendre pied, aller à contre courant, m’échouer sur une rive pour souffler et vous emmener avec moi, parents épuisés soucieux de l’avenir de vos enfants qui ne savez par où commencer. Je vous propose de souffler l’espace d’une lecture de livre, un acte hautement révolutionnaire, car vous dédiez du temps à faire une activité non productive, non rentable, non marchandisable.
Enfin, je ne sais pas si souffler est le bon terme, car ce qui suit est accablant. Avant toute chose, voici pourquoi la génération qui nous gouverne, biberonnée au confort et au fait que tout leur soit dû, préférera toujours son bien être à celui de ses propres enfants. Je ne sais pas comment ils font pour se regarder en face, pour les regarder en face.
Je vous plante le décor. Dans le silence feutré de son bureau, William Nordhaus ne regardait pas le ciel, ni les forêts, ni les océans. Il regardait son écran. Il était l'architecte d'un monde nouveau, un monde appelé DICE (Dynamic Integrated Climate Economy), un univers modélisé qui allait lui valoir la reconnaissance éternelle en 2018 : le Prix Nobel. Pour William tout n’était que dollars. Dans son monde, la nature n'existait pas. Il n'y avait pas d'arbres, pas d'eau, pas d'air respirable. Il n'y avait que du "Capital". Ca vous donne envie de vivre dans ce monde là, n'est-ce pas ?
Si le pétrole venait à manquer ? Pas de panique. Dans le monde de William, le marché enverrait un signal, le prix monterait, et hop ! Le capital se transformerait. On remplacerait le pétrole par autre chose, aussi facilement qu'on change de marque de céréales. Car pour un économiste néo-classique comme William, tout était substituable (théorie développée en 1916, mais pourquoi la remettre en cause?). Si la planète devenait invivable, le génie humain, guidé par la main invisible du marché, trouverait une solution technologique pour remplacer... la planète. Il suffisait d'y mettre le prix. On n’est déjà pas capable de maintenir notre planète en vie et on croit que l’on va terraformer Mars. C’est pas la modestie qui nous étouffe.
Et après toutes ces hypothèses, il lui restait tout de même quelques variables à ajuster. Et notamment une, la plus cruciale et cruelle de toutes : le "Taux d'actualisation". C'est le bouton qui permettait de décider combien valait la vie d'un enfant né en 2100 par rapport à celle d'un actionnaire d'aujourd'hui.
Les marchés financiers lui donnèrent la réponse : si les riches placent leur argent à 4 % d'intérêt, c'est qu'ils préfèrent le présent au futur,. Alors William entra ce taux dans la machine. Le verdict tomba, implacable. Avec ce taux d'actualisation, une catastrophe dans 80 ans valait, en dollars d'aujourd'hui, le prix d'un café. Alors pourquoi dépenser des milliards maintenant pour sauver des vies qui ne valent, comptablement, presque rien ? Et ben oui pourquoi, on se pose la question… sauver des vies c’est tellement saugrenue comme idée.
Voilà pourquoi vous ne trouverez aucun programme politique sérieux qui va investir massivement dans l’écologie, puisque ça minimise, selon nos théories économiques, le bien-être global de l’humanité, enfin global selon eux, surtout le bien-être des actionnaires d’aujourd’hui.
Le modèle DICE rendit son jugement final. Pour "maximiser le bien-être", il ne fallait surtout pas agir trop fort, trop vite. L'ordinateur afficha la "trajectoire optimale" : un réchauffement de +4°C en 2150. Rien que ça, on voit déjà à +1,5°C les inondations et les canicules terribles, mais +4°C c’est clairement l’optimal. En plus ce qui est génial, c’est qu’il n’aura même pas à assumer ses dires puisque d’ici là, il sera mort et enterré.
William avait "prouvé" qu'il était économiquement rationnel de sacrifier l'avenir. Il avait supposé que nous étions des dieux capables de tout remplacer, même l'atmosphère, grâce à des technologies qui n'existaient pas encore. Il a transformé la fin du monde en une simple externalité négative, gérable par une taxe carbone.
Vous comprenez maintenant pourquoi tous ces experts se fichent de l’écologie. En fait c’est assez simple, on se fiche des générations futures, car le modèle économique que soutiennent les économistes néo-classique les néglige au profit de l’actionnariat présent. Ils estiment sûrement que tout est substituable … même la vie.
Comme étudiant en physique, on m’a appris qu’il faut considérer les conditions aux limites car des termes négligeables peuvent ne plus l’être aux limites du système. Je vous prends un exemple fortuit. Supposons que des économistes aient envisagé deux facteurs de production essentiels pour créer de la valeur ajoutée : le capital et le travail. Et supposons que comme au 16ème siècle nous considérons que les ressources sont négligeables et gratuites car infinies. Que se passerait-il si nous venions à manquer de ressources, par exemple de ressources énergétiques ?
Des économistes très sérieux vont vous expliquer en plateau qu’il faut fluidifier les capitaux et déréguler le travail pour retrouver la compétitivité d’antan. Alors qu’en fait il manque juste du pétrole pour faire tourner les machines. Mais les ressources, la nature, ne sont pas dans leur équation, ils ne les considèrent même pas, ils n’ont que deux boutons : bouton capital, bouton travail. Et ils vont vous raconter comme un enfant qui récite sa leçon qu’il faut déréguler le monde du travail, qu’il y a trop de contraintes et que c’est ce qui explique notre baisse de compétitivité. Quoi de plus vrai que de faire coller la réalité à son prisme…
Nicholas Georgescu-Roegen, de 1960 à 1990, a bien essayé d’introduire l’entropie dans les processus économiques pour créer ce qui s'appellera la bioéconomie. Mais ça devait être trop compliqué pour des néo-classiques, parce que ça n’a pas imprimé chez eux. Certains diront que ça ne rencontrait pas leurs intérêts.
Ce que je veux vous montrer par là, c’est que malheureusement aujourd’hui, tout (et la science incluse) est phagocyté par l’argent et le pouvoir. Tous les discours que vous allez entendre sont des discours qui se veulent être experts, mais qui ne racontent que la volonté d’une caste, d’une classe sociale, qui souhaite garder le contrôle à tout prix, contre nous tous, peuple de masse.
Ce livre est là pour explorer et proposer de mettre en place une manière différente de fonctionner. J’aimerais qu’on y intègre les arbres, les animaux, l'eau, l'air respirable … bref la vie. Ce qui suit n'est pas un manuel de survie. C'est juste le récit de ma propre bascule. Une tentative désespérée de transformer ce sifflement sourd en une aurore que nous pourrons, ensemble, regarder en face.